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NVNC STANS : Juin 2018

samedi 16 juin 2018

Juin 2018


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« Il y a encore de la résistance, mais celle-ci n’est pas subjectivement réfléchie, c’est la résistance ordinaire de la féminité; car la nature féminine est un abandon sous forme de résistance. » Kierkegaard, Ou bien… Ou Bien.
Un abandon sous forme de résistance — Impossible de trouver, parmi toutes les captures d’écran accumulées au fil des ans, celle qui aurait capté la posture que je cherche et qu’il me semble pourtant avoir vue souvent, si ce n’est partout, dans presque tous les vieux films: une certaine façon, pour les femmes, de se laisser étreindre qui dirait à la fois oui et non. Acquiescer à la volupté physique mais malgré soit, malgré une sorte de contrainte morale, de bienséance qui pèse sur nos épaules, dont on ne peut pas totalement se défaire quoique l’on cède in fine sous la pression du désir. Je me souviens d’ailleurs parfaitement avoir dit à Nastassja, en 2012, que c’est dans la moue à la fois ivre et contrariée de ces actrices que réside l’essence même de la féminité. Je nous revoie encore très bien sortir du musée des arts décoratifs après avoir visité l’exposition sur la French Touch et venir nous installer dans un coin reculé du jardin du Luxembourg. Nous sommes assises sur ce banc, seules, en face d’une statue, et nous parlons du désir, du fait d’être une femme — c’est une de ces grandes discussions comme nous en avons depuis la sixième — et je lui dis exactement ça, puis nous dérivons petit à petit sur le problème des hommes pas assez virils et de la société qui manque sans doute d’interdits explicites.
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L’idée, présente chez Kierkegaard mais sans doute ailleurs aussi, que la séduction et l’amour seraient un combat, qu’au moment même où il cesse la relation ne tient plus ou plus exactement que dans la tension érotique discorde et harmonie se confondent. « comme si l’amour exprimait un tel contraste entre le temps de guerre et le temps de paix ! N’est-ce pas plutôt que, tant qu’il dure, il se proclame en lutte, même si les armes sont autres ? »
À l’opposé de tout ça, au niveau 0 de l’intensité, ce que D. appelait le « sex de politesse ». Ni conquête réelle, ni abandon franc — une victoire de guerre lasse. Je développerai peut-être tout ça un autre jour.
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- Why are you so preoccupied with sex?
- Who, me?
- Yes, you.
- Do you really think I am?
- Well, you’re always asking if people plan seduction or if they’re bored with virgins or if they have a mistress. Now, if that isn’t being preoccupied with sex, I’d like to know what is.
- Well, you may be right. But don’t you think it’s better for a girl to be preoccupied with sex than occupied ?

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Revu pour la dixième fois peut-être the moon is blue de Preminger et on peut le voir comme une sorte de négatif du journal du séducteur de Kierkegaard. Dans le second la séduction est une question d’insinuation, de suggestion, tout se joue indirectement. Cette fameuse méthode indirecte que Kierkegaard utilise autant pour conduire à l’édifiant que pour séduire les jeunes filles. Il veut conduire Cordélia à l’aimer et à s’abandonner à lui; une lutte s’engage mais ce combat n’est jamais franc, ouvert, Johannes manigance en sous-main, anticipe les réactions de la famille et de la jeune fille. Le séducteur est ici le seul à connaître la vérité, à savoir quand il doit la dévoiler ou au contraire la masquer, ménager au mieux ses effets pour arriver à ses fins; il est aussi le seul à voir Cordélia telle qu’elle est et c’est pour ça qu’il peut en faire ce qu’il veut, entrer dans ses rêves et en sortir.
Dans le film en revanche, je pense que la force de séduction de Patty O’Neill réside dans cette manière qu’elle a de pousser les hommes à dire la vérité, à leur faire croire qu’avec elle ils peuvent tout dire, qu’il n’y a plus de posture à tenir. Et pour y arriver elle donne le ton, elle admet tout ce qu’elle devrait nier, pose les questions qu’elle devrait taire etc. Tout l’ambiguïté de son personnage réside justement dans le fait qu’il soit impossible de déterminer si elle agit comme ça à cause d’une extrême naïveté, une candeur excessive ou au contraire par stratégie — devenant alors une digne héritière du séducteur Kierkegaardien, pour le coup.

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Il me semble que mes obsessions ricochent d’une discussion à l’autre, d’un interlocuteur au suivant et que chaque échange regorge en secret de ce que j’ai pu dire ou entendre ailleurs, sans que la personne à qui je parle n’en ait la moindre idée. Dans un élan mégalomaniaque j’imagine que si un jour ces gens — qui ne se connaissent pas entre eux — venaient à se parler en mon absence, mes idées fixes étant devenues leurs principaux points communs, je deviendrai nécessairement le coeur invisible de leurs conversations et cette pensée me réjouit.
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Beaucoup de gens obtiennent ma sympathie — mais mon intérêt presque personne. J’ai été trop gâtée dans mes rencontres, depuis toujours, pour m’intéresser encore à des gens sans reliefs. Constat d’une cruauté terrible parce que je dois de mon côté être négligeable pour beaucoup, mais j’ai eu trop de chance jusqu’à présent pour ne pas être profondément ennuyée par ceux qui ne possèdent pas cette chose indéfinissable qu’ont tous ceux qui me sont le plus proches et qui les rend extra-ordinnaires.