« Il y a encore de la résistance, mais celle-ci n’est pas subjectivement réfléchie, c’est la résistance ordinaire de la féminité; car la nature féminine est un abandon sous forme de résistance. » Kierkegaard, Ou bien… Ou Bien.
Un abandon sous forme de résistance — Impossible de trouver, parmi toutes les captures d’écran accumulées au fil des ans, celle qui aurait capté la posture que je cherche et qu’il me semble pourtant avoir vue souvent, si ce n’est partout, dans presque tous les vieux films: une certaine façon, pour les femmes, de se laisser étreindre qui dirait à la fois oui et non. Acquiescer à la volupté physique mais malgré soit, malgré une sorte de contrainte morale, de bienséance qui pèse sur nos épaules, dont on ne peut pas totalement se défaire quoique l’on cède in fine sous la pression du désir. Je me souviens d’ailleurs parfaitement avoir dit à Nastassja, en 2012, que c’est dans la moue à la fois ivre et contrariée de ces actrices que réside l’essence même de la féminité. Je nous revoie encore très bien sortir du musée des arts décoratifs après avoir visité l’exposition sur la French Touch et venir nous installer dans un coin reculé du jardin du Luxembourg. Nous sommes assises sur ce banc, seules, en face d’une statue, et nous parlons du désir, du fait d’être une femme — c’est une de ces grandes discussions comme nous en avons depuis la sixième — et je lui dis exactement ça, puis nous dérivons petit à petit sur le problème des hommes pas assez virils et de la société qui manque sans doute d’interdits explicites.
*
L’idée, présente chez Kierkegaard mais sans doute ailleurs aussi, que la séduction et l’amour seraient un combat, qu’au moment même où il cesse la relation ne tient plus ou plus exactement que dans la tension érotique discorde et harmonie se confondent. « comme si l’amour exprimait un tel contraste entre le temps de guerre et le temps de paix ! N’est-ce pas plutôt que, tant qu’il dure, il se proclame en lutte, même si les armes sont autres ? » À l’opposé de tout ça, au niveau 0 de l’intensité, ce que D. appelait le « sex de politesse ». Ni conquête réelle, ni abandon franc — une victoire de guerre lasse. Je développerai peut-être tout ça un autre jour.
*
- Why are you so preoccupied with sex? - Who, me? - Yes, you. - Do you really think I am? - Well, you’re always asking if people plan seduction or if they’re bored with virgins or if they have a mistress. Now, if that isn’t being preoccupied with sex, I’d like to know what is. - Well, you may be right. But don’t you think it’s better for a girl to be preoccupied with sex than occupied ?
*
Revu pour la dixième fois peut-être the moon is blue de Preminger et on peut le voir comme une sorte de négatif du journal du séducteur de Kierkegaard. Dans le second la séduction est une question d’insinuation, de suggestion, tout se joue indirectement. Cette fameuse méthode indirecte que Kierkegaard utilise autant pour conduire à l’édifiant que pour séduire les jeunes filles. Il veut conduire Cordélia à l’aimer et à s’abandonner à lui; une lutte s’engage mais ce combat n’est jamais franc, ouvert, Johannes manigance en sous-main, anticipe les réactions de la famille et de la jeune fille. Le séducteur est ici le seul à connaître la vérité, à savoir quand il doit la dévoiler ou au contraire la masquer, ménager au mieux ses effets pour arriver à ses fins; il est aussi le seul à voir Cordélia telle qu’elle est et c’est pour ça qu’il peut en faire ce qu’il veut, entrer dans ses rêves et en sortir. Dans le film en revanche, je pense que la force de séduction de Patty O’Neill réside dans cette manière qu’elle a de pousser les hommes à dire la vérité, à leur faire croire qu’avec elle ils peuvent tout dire, qu’il n’y a plus de posture à tenir. Et pour y arriver elle donne le ton, elle admet tout ce qu’elle devrait nier, pose les questions qu’elle devrait taire etc. Tout l’ambiguïté de son personnage réside justement dans le fait qu’il soit impossible de déterminer si elle agit comme ça à cause d’une extrême naïveté, une candeur excessive ou au contraire par stratégie — devenant alors une digne héritière du séducteur Kierkegaardien, pour le coup. *
Il me semble que mes obsessions ricochent d’une discussion à l’autre, d’un interlocuteur au suivant et que chaque échange regorge en secret de ce que j’ai pu dire ou entendre ailleurs, sans que la personne à qui je parle n’en ait la moindre idée. Dans un élan mégalomaniaque j’imagine que si un jour ces gens — qui ne se connaissent pas entre eux — venaient à se parler en mon absence, mes idées fixes étant devenues leurs principaux points communs, je deviendrai nécessairement le coeur invisible de leurs conversations et cette pensée me réjouit.
*
Beaucoup de gens obtiennent ma sympathie — mais mon intérêt presque personne. J’ai été trop gâtée dans mes rencontres, depuis toujours, pour m’intéresser encore à des gens sans reliefs. Constat d’une cruauté terrible parce que je dois de mon côté être négligeable pour beaucoup, mais j’ai eu trop de chance jusqu’à présent pour ne pas être profondément ennuyée par ceux qui ne possèdent pas cette chose indéfinissable qu’ont tous ceux qui me sont le plus proches et qui les rend extra-ordinnaires.
« En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et à la solitude. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. »
Michel Houellebecq
Extension du domaine de la lutte : en l'espace d'un titre Michel Houellebecq avait déjà tout dit du monde qui est le nôtre. À l'ère du post moderne rien ne nous serait plus jamais donné d’emblée. Tout devrait s'acquérir au prix d'une lutte acharnée, d'une incessante guerre de tous contre tous. Et malheur aux vaincus, c'est-à-dire à tous ceux qui n'ont pas su tirer profit du libéralisme-libertaire. Ils n'avaient qu'à être plus beaux, plus riches, plus performants. Or c'est précisément eux qu'ont filmés Benoît Delépine, Gustave Kersvernet et Denys Arcand dans Saint Amour et l’Âge des Ténèbres.
Saint amour (Delépine/Kersvernet, 2016)
L'agriculteur pourrait être le héros parfait des laissés pour compte du monde moderne. Il a perdu sur tous les tableaux. Il est le vestige d'une civilisation qui n'existe plus, où la terre avait de la valeur et être enraciné un sens.
Aujourd'hui, en France, l’un d’entre eux se suicide tous les deux jours pendant que le citadin moyen moque leur misère sexuelle et affective devant l'Amour est dans le pré. Le personnage de Bruno, interprété par le génial Benoit Poelvoorde, aurait d’ailleurs parfaitement pu être une version extrême des candidats de l’émission diffusée sur M6. Célibataire de très longue date — si ce n’est de toujours —, un problème d’alcoolisme certain, une multitude de tics nerveux et des cheveux terriblement gras qu’il s’acharne à aplatir contre son front: Bruno a tout pour repousser les femmes et elles n’hésitent pas à le lui montrer.
Le film débute d'ailleurs au salon de l’agriculture où Bruno entraine l’un de ses amis dans leur rituelle (et épique) « route des vins sans sortir du salon » tandis que son père Jean (Gérard Depardieu), sérieux, reste s’occuper de ses bêtes. Toutes les femmes que Bruno abordera sur son chemin, sans jamais se montrer vraiment franches ou insultantes, témoigneront, au mieux, d’une condescendance gênée devant ce pauvre homme saoul, dont on devine sans peine que sur le marché amoureux comme économique il ne vaut rien. Mais — c’est ce qui rend ces situations déchirantes pour le spectateur — Bruno sait tout cela et c’est la conscience même de sa propre valeur, ou plus exactement de son manque de valeur, qui semble l’étouffer, le pousser lentement vers la folie.
À une jeune fille qui tente désespérément de le fuir il finit par déclarer : « vous me prenez pour un pèquenot, un bouseux de merde ? Oui, je suis bourré, mais ça ne m’empêche pas de voir que vous me regardez comme une merde. Mais vous êtes qui ? vous êtes une hôtesse de salon, c’est tout ce que vous êtes ! Vous n’épouserez pas des milliardaires ici et vous vieillirez, comme tout le monde ! » rendant explicite ce que tout le monde avait saisi depuis le début : même celles qui n’ont rien pour elles peuvent se permettre de le rejeter.
Son père, désolé par la détresse de son fils mais déterminé à le convaincre de reprendre la ferme familiale, décide alors de l’emmener faire la route des vins, pour de bon cette fois.
Les voilà partis dans le taxi de Mike (Vincent Lacoste). Mike, avec son prénom de « tracteur américain » (comme le dira Jean) et son physique de petit garçon fragile, est l’antithèse parfaite des deux autres hommes. Prétentieux, vantard et arrogant, manquant passablement d’humour, il a tout pour être détesté de nous et jalousé par Bruno, notamment pour son succès (semble-t-il) facile avec les femmes. Frappé par un tel contraste, le spectateur ne peut manquer de comprendre qu’une société qui favoriserait à ce point des types aussi minables et sans reliefs que Mike, au détriment de ceux comme Bruno, est malade.
Au fur et à mesure que le film avance, le constat se fait plus clair : tout le monde est, à sa façon, misérable. Ce tenancier de chambre d’hôtes (Michel Houellebecq !) qui fait coucher toute sa famille à même le sol juste pour pouvoir louer sa chambre et son salon, cette petite serveuse maladroite et surendêtée, cette autre jeune fille qui hésite à franchir le pas la veille de son mariage parce que le métier de son fiancé (agriculteur) fait trop rire ses copines : tout le monde, dans cette France périphérique, semble empêtré dans une misère spirituelle, sentimentale ou financière. Comme si l’on était témoin d’une débâcle généralisée dont personne ne sortirait la tête haute, sauf peut-être Jean. Lui qui, malgré son chagrin, malgré les difficultés, garde, en plus d’une certaine bonhomie, une fierté et une pudeur à laquelle tous les autres ont renoncé.
L’âge des ténèbres (Denys Arcand, 2007)
René Guenon l’avait déjà écrit dans La Crise du monde Moderne, en 1927 : il semble bien que, « d'après toutes les indications fournies par les doctrines traditionnelles, nous soyons entré vraiment dans la phase finale du Kali-Yuga, dans la période la plus sombre de cet ‘’âge sombre’’, dans cet état de dissolution dont il n'est plus possible de sortir que par un cataclysme, car ce n'est plus un simple redressement qui est alors nécessaire, mais une rénovation totale. (…) Il suffit de regarder autour de soi pour se convaincre que cet état est bien réellement celui du monde actuel, et pour constater partout cette déchéance profonde que l'Évangile appelle ‘’l'abomination de la désolation’’. » Or le Kâli-Yuga, dans sa déclinaison québécoise contemporaine, voilà ce que nous montre Denys Arcand.
La vie de Jean-Marc Leblanc — petit fonctionnaire provincial aux ordres d’une supérieure hystérique, marié à une agent immobilier aigrie et survoltée, père de deux adolescentes aussi affectueuses que des cailloux et propriétaire d’une maison hypothéquée en banlieue de Montréal — est la preuve idéale qu’il ne suffit pas d’avoir fondé une famille pour échapper à la solitude.
Pour survivre au cauchemar qu’est son existence, Jean-Marc se rêve écrivain, acteur ou politicien, de fait hommes à femmes, non seulement désiré d’elles mais aussi aimé, choyé.
Il se sert de ses fantasmes pour tromper sa lucidité. Il sait que sa vie est un désastre, que sa femme ne l’aime pas, qu’il n’a aucune place dans la vie de ses enfants, que sa mère, sénile, ne le reconnait déjà plus, que la bureaucratie dans laquelle il travaille est trop monstrueusement industrielle, bête et méchante, pour répondre à la singularité des malheurs humains.
Alors les fantasmes sont là pour le consoler mais, revers de la médaille, l’enterrent d’un même coup dans sa résignation: le temps qu’il passe à rêver des existences alternatives est autant de temps perdu à ne pas essayer de changer la sienne.
Or, comme il était prédit dans le Vishnu Purânä, à l’âge du Kâli-Yuga « les femmes deviendront indépendantes et rechercheront les beaux mâles. Elles s'orneront de coiffures extravagantes et quitteront un mari sans ressources pour un homme riche. » et l’épouse de Jean-Marc, qui ne fait pas exception, part vivre avec son patron.
Un collègue de Jean-Marc, Chérubin, l’emmène alors dans une soirée de speed-dating où les femmes cherchent manifestement toutes la même chose que son épouse. Des hommes beaux, « massif » comme le dira l’une d’elles qui reproche à notre protagoniste de ne pas faire de musculation, et riche.
La dernière pourtant, qu’il prévient d’emblée de sa modeste situation, s’empresse à notre grande surprise de lui demander « mais avez vous du coeur ? ». Nous comprendrons par la suite que cette jeune femme se prend pour la comtesse Béatrice de Savoie.
D’une certaine façon sa vie et celle de Jean-Marc se ressemblent, à ceci près qu’elle ne s’est pas contentée de rêver éveillée, elle a donné corps à ses fantasmes en incarnant son moi idéal à travers des jeux de rôles grandeur nature. Dans cet univers mi-fantastique mi-médiéval où elle entrainera Jean-Marc, les valeurs matérialistes s’effacent pour laisser l’héroïsme et l’amour courtois retrouver le premier rang. Un des joueurs expliquera ainsi à Jean-Marc que les costumes et les combats sont ici secondaires, « ce que cherche le peuple c’est l’ordre, la foi ». Tout se passe comme si, écoeurés par la vacuité du monde qui les entoure, ces gens en avaient créé un autre, le temps d’un week-end par-ci par-là, où ils rejoueraient une époque glorieuse, pleine de sens, où la transcendance était encore possible. Mais la lucidité de Jean-Marc est trop acérée pour qu’il puisse s’en contenter. Aussi agréable que cela puisse être, il ne s’agit malgré tout que d’une farce et non d’une véritable solution. Et cette solution, qu’il connait probablement depuis longtemps, Jean-Marc trouve enfin le courage de s’y résoudre.
Le triomphe de la vie et de l’amour
(!) Même si Saint Amour et L’âge des ténèbres ne sont pas franchement des films plein de suspens, il est préférable de savoir que ce dernier paragraphe en dévoile les fins. (!)
« We may call it the drama of the green world, its plot being assimilated to the ritual theme of the triumph of life and love over the waste land…»
Northrop Frye
Dans son livre The Anatomy of Criticism Northrop Frye théorise le concept de « monde vert » dans l’oeuvre de Shakespeare. Si le monde normal est citadin, commerçant, parfois répressif ou étouffé par son trop grand conformisme, le monde vert est pastoral (on le trouve dans la forêt ou simplement hors des villes) et les relations humaines y sont plus simples bien que la confusion puisse toutefois y régner de part la présence d’éléments magiques. Le monde vert n’est qu’un passage avant que ne lui succède un nouveau monde normal, où les problèmes de l’ancien sont résolus. Malgré quelques différences notables il est difficile de ne pas en voir une sorte de variante dans le dénouement des deux films dont nous avons parlé jusqu’à présent.
Dans Saint Amour Bruno, Jean et Mike finissent par croiser Venus, une jeune cavalière rousse qui les entraine dans son auberge, au milieu de la forêt, où les chambres sont des cabanes dans les arbres. Elle leur avoue dans la soirée être atteinte de ménopause précoce et n’avoir plus qu’un seul cycle pour concevoir un enfant, elle leur demande alors, à tous les trois, de l’aider à être mère.
Au lendemain de cette nuit passée avec Venus, les trois hommes sont transformés. Le monde semble s’être remis en place, comme si un sentiment nouveau et libérateur s’était imposé à eux, les avait ravi à leurs échecs ou à leur tristesse, pour leur dévoiler un horizon lumineux, plein de vie. À la suite de ce changement radical de perspective l’épilogue nous présente Vénus enceinte, vivant à la ferme en compagnie d’eux-tous. Il est du reste manifeste que l’ordre qui régnait au début du film et nous désignait les agriculteurs comme les derniers des hommes, ceux qui se tuaient à la tâche pour n’être finalement respectés de personne et mourir dans la frustration, a laissé place à un ordre nouveau, où Bruno est fier de ce qu’il est, où Jean est heureux de pouvoir assurer sa succession et où Mike semble enfin avoir trouvé une place.
Dans l’Âge des Ténèbres, Jean-Marc quitte son boulot, sa femme — tout juste revenue de son aventure prolongée à Toronto — et ses filles pour partir dans le chalet de son père, au bord de la mer. Il abandonne définitivement ses fantasmes pour enfin reprendre le contrôle de son existence, et meuble ses journées de façon modeste: il pêche, s’occupe du jardin avec sa petite communauté de voisins. Comparée à la complexité des problèmes qui étaient les siens leur solution semble d’une sublime simplicité: il suffisait de faire un pas de coté, de ne plus prendre part au chaos du monde et, surtout, de refuser la soumission pour retrouver une vie digne de ce nom.
Les deux films semblent ainsi nous mener vers une unique conclusion, à savoir qu’une vie bonne dans l’époque qui est la nôtre ne cherche pas à se conformer aux critères contemporains de la réussite mais trouve le courage d’imposer les siens.